La peine de mort peut-elle ou non revenir au Gabon ? Selon Me. Francis Aubame, la peine capitale n’est pas la solution. Avec des exemples précis, l’expert en droit public démonte l’irréparable, l’irréversible qui peut, en cas d’erreur judiciaire condamnent des innocents à la mort. Il serait dommage, dit-il, de revenir à la peine de mort qui a été abolie officiellement en 2010 au profit de la condamnation des coupables à la prison à perpétuité.
Me. Francis Aubame – Je suis contre la peine de mort. Je suis contre pour une simple et bonne raison, par Humanité. Vous savez, quand on arrive à la peine de mort, quand des hommes transgressent la loi jusqu’à supprimer la vie de quelqu’un, la société a échoué quelque part. La société ne peut pas se comporter avec la loi du talion. La société d’aujourd’hui ne peut pas se comporter avec le code d’Hamourabi. Prenons le cas des États-Unis où les états du sud appliquent la peine de mort et où les états du nord-est, qui ne l’appliquent pas, enregistrent moins de criminalité. Même si, de manière globale, la criminalité a baissé aux États-Unis, son efficacité n’est pas prouvée. Toutes les études sérieuses montrent qu’elle n’est ni prouvée ni efficace.
Alors, que faire ? Il faut faire la prévention. Je prends l’exemple des crimes rituels dans notre pays sur la base desquels le sujet sur la peine de mort est revenu suite au décès d’une jeune enfant. Le président du Conseil économique, social, environnemental et culturel, lors des vœux au président de la République, a relancé le débat. Je ne sais pas si le Conseil économique, social, environnemental et culturel en avait discuté au préalable. Son président venait fraîchement d’être nommé. Il arrive avec une proposition. Je ne sais pas s’il y a vraiment eu un débat. Du point de vue de la méthode, il faut dire que ça interroge. Alors oui, émotionnellement c’est difficile. Mais est-ce la solution ? De manière générale, si vous observez les crimes rituels, on trouve rarement les coupables. Un petit exécutant est sacrifié et ça s’arrête là.
Le président Omar Bongo disait que le Gabon est un pays de verre. De l’intérieur, on voit ce qui se passe à l’extérieur. De l’extérieur, on voit ce qui se passe à l’intérieur. Mais nous savons que les OPJ, Officiers de police judiciaire, arrivent à savoir qui sont les commanditaires. Mais ça s’arrête aux exécutants. J’ai entendu le président Oligui dire que si la peine de mort est appliquée, elle s’appliquera aux exécutants et aux commanditaires. Mais les commanditaires sont connus. Il manque simplement la volonté politique de les appréhender. Mais pour autant, faut-il la peine de mort ?
« Vivre » – Me. Aubame, que préconisez-vous ?
Il faut organiser la sécurité dans un pays. Il faut organiser le bien-être. Prenons les pays du nord de l’Europe (Norvège, Suède, etc..). Il y a moins de criminalité parce que les problèmes sociaux sont assez bien réglés. Réglons nos problèmes pour qu’il n’y ait pas de dérive, pour qu’il n’y ait pas de violence. Organisons la société de manière conséquente de sorte que je ne puisse pas aller faire le désordre à gauche pour revenir me camoufler à droite. Autre exemple : aux États-Unis, depuis la réintroduction des cold case, des dossiers qui étaient totalement classés et fermés, grâce aux nouvelles technologies et à l’ADN, etc.., des condamnés qui étaient dans le couloir de la mort ont été libérés parce qu’ils ont été reconnus non coupables. Mais, si la peine de mort avait été exécutée, des innocents seraient partis. C’est un problème qu’il est impossible de réparer. Dès que la personne est morte, le problème est irréversible. La justice peut se tromper, par contre la mort est irréversible.
Le Gabon ne peut donc pas revenir à la peine de mort ?
Non, mais tout est possible. Revenir à la peine de mort serait vraiment dommage. C’est un recul. Il faut mettre l’accent sur d’autres questions parce que rien ne prouve que la peine de mort agît sur le comportement des hommes pour arrêter la criminalité.
Quelles sont les questions profondes que soulève la peine de mort ?
Le jugement n’est pas infaillible. Dès qu’on a tué le condamné, la peine de mort est irréversible et le risque d’exécuter des innocents est une réalité. Enfin, dans un monde qui se veut humain, à l’instar des grandes civilisations où l’être humain, où la vie est sacrée, on ne tue pas. Il n’y a pas de loi du talion, il n’y a pas de vengeance d’État contre les criminels au point de les tuer. Il y a des solutions alternatives, incompressibles, telle que la réorganisation de la société pour faire baisser la criminalité. Si je vis bien, je ne vais pas aller voler et tuer mon voisin, et le voisin ne fera pas de même.
Qu’est ce qui a motivé l’adoption de la loi sur l’abolition de la peine de mort au Gabon ?
En réalité, je crois que le Gabon n’a fait que se conformer à ce qui était devenu une évidence. La peine de mort n’était plus appliquée depuis de très longues années. Elle était dans les textes, mais on ne l’appliquait plus. Le président Omar Bongo, qui à l’époque avait décidé, sous la pression d’ailleurs de la communauté Mpongwè, d’arrêter. Je pense que c’est le chef Ambaye, si ma mémoire est bonne, qui est parti le voir et lui a dit que tuer les gens au bord de mer devenait un spectacle hideux qu’il fallait arrêter. Aujourd’hui, on fait des crimes soi-disant rituels, mais ce n’est pas vraiment dans nos traditions. Le chef Ambaye estimait que la peine de mort salissait le pays sur le plan spirituel. Le président Bongo n’a plus jamais appliqué la peine de mort et en 2009, il s’est conformé à une décision qui avait été prise depuis longtemps.
Comment avez-vous accueilli la proposition d’organiser un référendum sur la peine de mort ?
« C’est de la distraction. Je pense que le président lit tous les discours avant de répondre. il savait que la question serait posée. S’il a proposé le référendum, c’est qu’il y pense. Je suppose, mais ce n’est pas une bonne chose. Si on fait un référendum, le vif va l’emporter. Oui, le oui va l’emporter sous l’effet de l’émotion. Le peuple agit parfois avec émotion. On vous sort des horreurs et tout, ah oui, oui. On pensera aux crimes les plus odieux, mais ce ne sont pas simplement ces crimes les plus odieux qui seront frappés de la peine de mort. Je pense qu’il ne faut pas le faire et que c’est de la distraction. Le Gabon a d’autres problèmes plus sérieux. Nous savons simplement qu’elle est suspendue de manière générale et globale. Aujourd’hui, certains veulent la ramener, soi-disant de manière partielle, parce qu’elle ne frapperait que quelques crimes. Or, la substitution à la peine de mort, c’est la prison à perpétuité. C’est ça la substitution, une peine incompressible. Il n’y a rien d’autre à chercher. Pourquoi ramener la peine de mort ? Tuer et purger une peine à perpétuité en prison résonne peut-être plus violemment dans la tête du criminel qui se rendra compte que ce qu’il a fait n’était pas bien, qu’il ne se rattrapera pas en société et qu’il restera en prison. »
Avez-vous un message à transmettre au public ? « La peine de mort n’est pas la solution. Un État qui s’organise, qui a le souci de la vie, de la vie humaine, et je sais que nombre de Gabonais sont croyants et ont foi en la vie humaine, que Dieu et les ancêtres savent quelles punitions donner aux pécheurs. La société doit s’organiser pour que les gens ne glissent pas vers la criminalité. On ne va pas arriver dans une société à criminalité zéro, mais on peut tendre, et l’idéal est de faire tout le travail nécessaire pour arriver à atténuer la criminalité et éviter des solutions émotionnelles du type on a tué un enfant, faut absolument la peine de mort. Les crimes rituels sont des pratiques qui ne sont pas les nôtres, qui ne sont pas partie intégrante de nos traditions. J’ai écouté à la télévision un ganga qui disait « non, mais quand on fait ça, ça vous booste », etc… C’est comme s’il avalisait. Mais j’ai envie de dire à ce monsieur que j’ai 70 ans cette année et que l’on m’a souvent montré tel ou tel qui a fait ça, qui a fait ci. La plupart ont mal terminé leur vie. Et, quand vous regardez leurs descendants, on ne dirait pas qu’ils ont un peu brillé dans ce monde. Donc, ce sont des chemins tortueux et sombres qu’il ne faut pas suivre. J’ai envie de dire aux Gabonais que c’est l’effort qui paye. Pour arriver, il faut travailler pour avoir des résultats. »
