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« ŒUVRER POUR LE BIEN DU PAYS AVANT TOUTES CONSIDÉRATIONS. »

Dr André ADJO, Politologue. Chargé de Recherche CAMES. Chercheur à l’IRSH - CENAREST

« Après les inquiétudes des premiers instants, le discours et les premières initiatives des militaires ont d’abord suscité un sentiment de joie mêlé de gratitude vis-à-vis de ces soldats qui ont pris de gros risques personnels en interrompant une gouvernance calamiteuse qui conduisait lentement le Gabon vers un horizon incertain. Ensuite, nous avons très vite envisagé le 30 août 2023 comme une énorme possibilité pour engager le Gabon dans un schéma de gouvernance globale qui, non seulement, épargne ce pays des errements passés, mais qui réhabilite la dignité de ses enfants. C’est enfin, l’espoir de voir les acteurs divers s’amender et œuvrer enfin pour le bien du pays avant toutes considérations. »

« Vivre » – Dr André Adjo, au-delà de cette entrée en matière sur la journée du 30 août 2023 qui marque la fin du règne d’Ali Bongo Ondimba et l’arrivée au pouvoir du Comité pour la transition et la restauration des institutions (CTRI), quelle est votre appréciation de la Transition en cours et son évolution ?

Dr André Adjo – Au regard de l’histoire, nous savons que les périodes dites de « Transition » sont fragiles et potentiellement dissipatives. Pendant cette période, plusieurs acteurs guidés par leurs seuls intérêts se greffent autour et au cœur de la Transition afin d’amener cette dernière à trahir sa promesse. C’est pourquoi, je pense que ceux qui sont pleinement conscients des enjeux du moment ne doivent pas rester en retrait. Ils doivent s’impliquer suffisamment pour protéger l’essentiel des objectifs que la Transition s’est assignée. Les militaires ont ouvert une brèche, il convient de s’y engouffrer avec détermination pour poser les bases d’une société qui embrasse avec enthousiasme les défis futurs. La vigilance n’est pas de trop face à des manœuvres qui peuvent provenir des partisans d’un statu quo. Les promesses de la Transition ne seront mieux protégées que parce qu’il y aura eu l’implication active de tous.

Quel regard portez-vous sur les actes posés par le CTRI aux plans socio-économique, politique et institutionnel ?

L’essentiel de la philosophie qui accompagne la Transition, c’est la restauration. Il me semble que le CTRI a fait le choix d’une restauration « douce » qui n’implique pas une gouvernance qui consacre la philosophie de la « table rase ». Il faut donc comprendre les actes posés jusqu’ici par le CTRI en tenant compte de ce choix quasi « doctrinal ».

Sur le plan socio-économique, cette approche incrémentale permet aux organes de la Transition de poser des actes qui apparaissent comme des « politiques correctives. Même si le CTRI ne semble pas s’inscrire dans une démarche spectaculaire en matière de gouvernance sociale et économique, les choix qui sont opérés produisent un grand bien dans la société à l’image des retraites revalorisées et payées, des bourses d’études réhabilitées, les traitements des auxiliaires de l’administration revalorisés, des ruelles réhabilitées, etc…

Sur le plan politique, le CTRI a fait le choix d’être au-dessus de la mêlée comme l’atteste son communiqué n° 50 du 15 mars 2024 et d’adopter une démarche aussi inclusive que possible. Ce choix de gouvernance politique et institutionnelle a eu pour conséquence un apaisement de la société gabonaise depuis le 30 août 2023. Un apaisement nécessaire pour que le Gabon aborde l’échéance du Dialogue du mois d’avril avec quiétude. Il reste que sur le plan des nominations dans l’administration, l’opinion publique est particulièrement restée perplexe à propos de certains profils considérés, à tort ou à raison, comme comptables de la dégradation de la situation du pays sous l’ère d’Ali Bongo.

Du fait de l’urgence sociale, le Gabon reste un pays qui contraint logiquement les gouvernants volontaires à concentrer une part importante des efforts de la puissance publique dans la satisfaction des besoins primaires. En outre, lorsqu’on demande aux populations de s’exprimer sur leurs besoins, ceux relatifs aux conditions socio-économiques sont prioritaires. Les besoins relatifs à la gouvernance politique arrivent très loin sur la liste, même s’ils sont eux aussi fondamentaux. C’est dire que le CTRI a été bien inspiré de poser plusieurs actions tournées vers l’amélioration des conditions de vie des populations. Dans ce domaine, il en faut plus car les problèmes à résoudre sont malheureusement nombreux.

Sur le plan institutionnel et politique, l’action publique a consisté à instaurer un nouvel état d’esprit chez les serviteurs de l’État dans un cadre institutionnel et administratif qui est resté globalement le même. C’est tout à fait logique parce que le Dialogue avenir se chargera de définir le nouveau format institutionnel et politique à travers lequel la gouvernance du nouveau Gabon va désormais être impulsée.

Que vous inspire la Charte de la Transition ?

Au regard du caractère inédit et exceptionnel de la période que le Gabon traverse et de la relative rapidité de sa publication, il n’est pas totalement exclu que les rédacteurs de cette Charte de la Transition se soient inspirés des

Chartes des pays qui, avant la Gabon, se sont engagés sur la voie de la Transition. Cependant, elle a été rédigée en tenant compte du contexte propre du Gabon. Elle laisse une place importante aux libertés civiles et politiques et protège la citoyenneté. C’est en l’implémentant qu’elle va dévoiler certaines limites et c’est au parlement de les régler le cas échéant.

Le président de la Transition a une place de choix puisque, contrairement aux autres acteurs de la Transition, il peut se porter candidat. Cette disposition n’a pas fait l’objet de grands débats dans la société de façon surprenante. Il ne faut jamais oublier qu’elle est un instrument temporaire qui ne gagnerait donc pas à être retouché à volonté pendant un période de transition aussi courte.

La Charte est opportunément associée à la Constitution de 1991 au regard de la charge symbolique de ce texte : une Constitution qui a reflété la volonté générale au moment où le Gabon tentait de poser les bases démocratiques de sa société.

Le DNI s’ouvre le 02 Avril à Libreville. Quels sont les enjeux de cette rencontre et quelles sont vos attentes ?

Avant de donner un avis sur les enjeux du Dialogue, j’aimerai affirmer ici que les conclusions de cette grande palabre affaibliront ou pas le symbole du 30 août 2023. Il faut que les participants au Dialogue intègrent cette vérité. A mon avis, les enjeux du dialogue couvrent globalement deux dimensions.

  • Doter le pays d’un cadre institutionnel légitime et suffisamment efficient pour éloigner le Gabon des crises sociopolitiques multiples et régulières, mais surtout pour assoir la confiance dans l’avenir incarné par une République au contenu dorénavant redimensionné, précisé et contextualisé
  • Secréter un modèle de gouvernance économique, social, culturel, etc. qui protège les Gabonais      et leur assure un bien être.

Les seules attentes par rapport à cette palabre sont que les gabonais respectent et appliquent les résolutions qui sortiront de leurs discussions pour le bien de tous.

Que pensez-vous de la faible participation des Gabonais.es, en particulier les jeunes, à l’appel à contribution au Dialogue national inclusif ?

La participation des jeunes reste une question centrale dans le cadre de la construction d’un format de gouvernance politique idoine pour notre pays. Depuis l’ouverture politique en 1990 avec la Conférence nationale, séquence historique marquée déjà par une faible participation des jeunes, le niveau d’implication des jeunes n’a pas vraiment évolué. Sur les 103 associations socioprofessionnelles, environ 12 étaient animées par la jeunesse, soit environ 12,36% parmi les participants de la société civile à la Conférence nationale en 1990. Pour expliquer convenablement aussi bien la nature de cette implication que le niveau de celle-ci, il faut mener des études sur la question.

Faute de disposer des conclusions d’études scientifiques sérieuses, je me bornerai à émettre quelques pistes qui s’orientent en particulier sur le modèle de gouvernance global qui ne semble pas être incitatif et inclusif, mais aussi sur les espaces de socialisation (famille, école, église, etc.) qui ne semblent pas former à la citoyenneté active et sur un environnement culturel aussi hybride que dégradé dans lequel les jeunes sont pris au piège. Dans tous les cas, un état d’esprit s’est développé progressivement dans la jeunesse, lequel prend les contours d’un attentisme et d’un défaitisme. C’est une distorsion sociétale qu’il faut corriger.

Dr André Adjo, votre mot de la fin ?

Premièrement, il faut espérer que les gabonais changent enfin leur rapport à la norme. Deuxièmement, il faut espérer que les Gabonais soient dorénavant les protecteurs, en dernier ressort, de la Constitution et de l’architecture institutionnelle qui découlera de cette grande palabre. Troisièmement, la préservation des valeurs symboliques et historiques du 30 août 2023 est fondamentalement liée aux résolutions qui sortiront du Dialogue et à l’application intégrale de ces résolutions.

Propos recueillis par

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