Au Gabon, la population âgée de 65 ans représente environ 4% de la population totale, soit près de 107 000 personnes. Au sein de cette tranche d’âge se trouvent des hommes et des femmes qui ont servi le pays, travaillé pendant plusieurs années, certains au péril de leur vie. La majorité sont des fonctionnaires du secteur public ou des salariés du privé. Face à ce constat, une question fondamentale se pose : ont-ils réellement accès à une retraite digne ?
L’âge légal de départ à la retraite au Gabon est fixé à 60 ans pour le secteur privé, régulé par la CNSS. Pour prétendre à une pension de vieillesse, l’assuré doit avoir atteint l’âge de 55 ans (ou 50 ans en cas d’usure prématurée de l’organisme), justifier de 20 ans d’immatriculation et de 120 mois de cotisations au cours des 20 dernières années. La pension correspond à 40% du salaire mensuel moyen, avec un minimum garanti équivalent à 80% du salaire minimum interprofessionnel (SMIG).
Ces conditions, bien que clairement définies, restent inaccessibles pour une grande partie des travailleurs gabonais, notamment ceux du secteur informel, qui représente plus de 60% de l’emploi total. Pour ces derniers, la retraite reste un luxe qu’ils ne peuvent s’offrir.
Retards de paiement : un calvaire pour les retraités
Au-delà des conditions d’accès, le versement effectif des pensions constitue un autre défi majeur. Depuis plusieurs années, les retraités gabonais font face à des retards récurrents, voire des interruptions de paiement qui plongent des milliers de familles dans la précarité.
En février 2025, de nouvelles rumeurs de retards ont circulé, provoquant des mouvements de protestation. La CNSS a démenti tout retard généralisé, attribuant les perturbations à des problèmes techniques bancaires isolés. Cependant, ces incidents récurrents révèlent la fragilité du système de paiement et l’absence de mécanismes de secours pour protéger les retraités.
Même lorsque les droits sont acquis, leur effectivité reste incertaine. Pour des personnes âgées, souvent à mobilité réduite et sans autres revenus, chaque retard de paiement constitue une épreuve humaine et financière. Un défi structurel majeur demeure : l’exclusion des travailleurs du secteur informel. Au Gabon, plus de 60% des emplois relèvent de l’informel, selon les estimations. Ces travailleurs commerçants, artisans, chauffeurs, domestiques, ne cotisent à aucun régime de retraite et se retrouvent sans protection à l’âge avancé.
La CNSS permet une cotisation volontaire pour les non-salariés, à un taux de 7,5%, mais ce dispositif reste méconnu et peu utilisé. Résultat : des milliers de Gabonais vieillissent sans aucune garantie de revenu, contraints de compter sur la solidarité familiale ou de continuer à travailler malgré l’âge. Sans une extension significative de la couverture sociale au secteur informel, la retraite restera un privilège réservé aux seuls salariés formels, creusant les inégalités intergénérationnelles.
Derrière les statistiques se cachent des vies brisées. À Libreville et Koula-Moutou des retraités racontent leur quotidien.
Loïc a travaillé toute sa vie aux TP
Aujourd’hui retraité, il perçoit sa pension tous les mois, mais avec un retard systématique. « Je perçois ma retraite tous les mois, mais avec du retard » confie-t-il depuis Koulamoutou, dans la province de l’Ogooué-Lolo. « C’est pénible, surtout qu’ici à Koulamoutou, toutes les conditions ne sont pas réunies. »
Dans cette ville enclavée du centre du Gabon, les agences bancaires sont rares, les distributeurs de billets n’existent pas, et les déplacements vers moanda coûtent cher.
« Je me prépare depuis cinq ans »
À Libreville, Mira, 55 ans, prendra sa retraite dans cinq ans. Fonctionnaire dans un ministère, elle ne compte pas sur la seule pension pour survivre. « Je me prépare à vivre cette période en construisant des studios afin de percevoir des loyers », explique-t-elle, le regard déterminé.
« Les pensions arrivent quand elles veulent »
Thérèse, 76 ans, est veuve. Elle touche la pension de réversion de son défunt mari, un ancien chef de service au ministère de la Pêche. « Les pensions arrivent quand elles veulent », lance-t-elle, la voix empreinte d’une lassitude profonde. « Certains mois, je touche deux pensions d’un coup. D’autres mois, rien. C’est l’irrégularité des pensions versées. »
Un droit à conquérir, pas à subir
La retraite au Gabon n’est ni un mythe absolu, ni une réalité pleinement assumée. C’est un droit en construction, entravé par des retards structurels, des lacunes de couverture et une gouvernance perfectible. Pour les 107 000 Gabonais de 65 ans et plus, la question n’est pas seulement de savoir s’ils ont droit à une pension, mais si cette pension leur permet de vivre dignement. Dans un pays où l’espérance de vie à la naissance est d’environ 67 ans, chaque année de retraite compte. Les réformes en cours doivent donc être accélérées, non pas comme une faveur administrative, mais comme une obligation morale et contractuelle envers ceux qui ont bâti le Gabon.