Renouveler sa carte d’identité, s’inscrire sur les listes électorales, prendre un rendez-vous à l’hôpital, suivre un dossier à la CNSS. Au Gabon, ces démarches passent de plus en plus par internet ou une application. Beaucoup de personnes âgées ne savent pas utiliser ces outils. Résultat : elles ont de plus en plus de mal à faire seules des choses simples de la vie quotidienne.
À Libreville comme dans les autres villes du pays, les guichets se vident au profit des plateformes en ligne et des applications. Ce qui se présente comme un progrès, gain de temps, simplification des démarches, se transforme, pour beaucoup de personnes du grand âge, en un mur difficile à franchir. Suivre un dossier CNSS, consulter un dossier médical en ligne, s’inscrire à un service administratif via un formulaire numérique : autant de gestes devenus banals pour une génération, et quasiment inaccessibles pour une autre.
Cette réalité ne se limite pas à une question de confort. Elle touche à l’autonomie même des aînés, à leur capacité à exercer seuls des droits pourtant fondamentaux : accéder à leurs soins, à leurs prestations sociales, à leurs papiers d’identité.
Le droit gabonais protège les personnes âgées à travers plusieurs textes relatifs à leur dignité et à leur prise en charge. Mais la question spécifique de l’accès au numérique comme condition d’exercice de ces droits reste, à ce jour, un angle mort. Aucun dispositif ne garantit explicitement qu’un aîné puisse accomplir une démarche essentielle sans passer par un écran qu’il ne sait pas utiliser. Cette absence de cadre pose une question simple : peut-on parler d’égal accès aux services publics quand une partie de la population en est de facto exclue par la forme même de leur mise à disposition ?
Thérèse, 76 ans : la culture au bout d’un clic qu’elle ne maîtrise pas
Chez Thérèse, la télévision ne diffuse plus seulement les programmes du soir. Depuis quelques mois, c’est devenu une fenêtre sur les danses et les chants traditionnels qu’elle affectionne tant. À 76 ans, cette aînée n’a jamais touché une souris ni ouvert une application. Mais chaque soir, ou presque, elle retrouve sur l’écran des scènes de danse ancestrale, des chants qui lui rappellent les cérémonies de sa jeunesse.
Le passeur, c’est son petit-fils de 10 ans. Lui seul sait naviguer sur YouTube, taper les bons mots, faire défiler les vidéos jusqu’à trouver celle qui plaira à sa grand-mère. « Il sait où chercher, moi je ne saurais même pas commencer », confie-t-elle avec un mélange de gratitude et de résignation.
Cette scène, en apparence anodine, résume à elle seule tout l’enjeu du grand âge face au numérique, Thérèse accède à ce qui la relie à sa culture, mais seulement par procuration. Sans son petit-fils, l’écran resterait éteint sur ces images qui la font vibrer. Son plaisir culturel dépend entièrement de la disponibilité et de la patience d’un enfant de 10 ans une situation qui interroge autant qu’elle touche, que se passe-t-il les jours où il n’est pas là ?
Plusieurs facteurs se cumulent pour expliquer cette exclusion numérique des aînés au Gabon. L’absence d’apprentissage aux outils informatiques pendant leur vie active, le coût du matériel adapté au regard du pouvoir d’achat, la complexité des interfaces pensées pour des usagers plus jeunes, et un accompagnement quasi inexistant en dehors du cercle familial.
La fracture est également géographique : dans les provinces éloignées de Libreville, l’accès à internet lui-même reste incertain, quand il n’est pas totalement absent. Pour les aînés de ces autres villes gabonaises, la question ne se limite pas à « savoir utiliser » un outil, mais à « pouvoir y accéder » tout court.
Au Gabon, les initiatives dédiées à l’accompagnement numérique des personnes âgées restent rares, voire inexistantes à grande échelle. Contrairement à d’autres pays où des ateliers de médiation numérique pour seniors se développent dans les mairies ou les associations, cette dimension reste largement absente despolitiques publiques nationales, y compris dans les grandes administrations comme la CNSS ou les mairies d’arrondissement.
Dans ce vide, les familles, souvent les petits-enfants, comme celui de Thérèse jouent le rôle de médiateur, sans formation ni reconnaissance de cette charge informelle. Garantir le droit des aînés à vivre dignement à l’ère du numérique suppose des choix concrets : maintenir des guichets physiques en parallèle des services dématérialisés, développer des formations adaptées au rythme et aux besoins du grand âge, et reconnaître le rôle trop souvent invisible que jouent les familles dans cette médiation quotidienne.
Car derrière chaque écran allumé par un petit-fils pour sa grand-mère, se pose une question de fond, le numérique doit-il rester un privilège de ceux qui savent s’en servir, ou devenir un droit accessible à tous, y compris à ceux qui ont construit, avant l’ère digitale, le monde dans lequel nousvivons aujourd’hui ?
