Dans la société traditionnelle africaine, notamment au Gabon, la personne âgée était considérée comme un pilier de la communauté, détenant des connaissances, des valeurs et des savoirs transmis aux générations futures. Cependant, avec la transformation de la société moderne, notamment en raison de l’exode rural, les personnes âgées perdent peu à peu la place qu’elles occupaient autrefois, tant dans la société que dans leur propre famille. Des chercheurs, tels qu’Erving Goffman (1963), ont étudié les mécanismes de stigmatisation et d’exclusion sociale dont sont victimes certaines personnes âgées. Alors qu’autrefois la vieillesse était synonyme de sagesse, aujourd’hui, dans nos sociétés, elle est souvent associée à la solitude, à la maltraitance et à diverses formes de violences, y compris au sein même de la famille.
Les violences familiales ne se limitent pas aux coups ou aux agressions physiques. Une forme de violence plus sournoise frappe nos aînés chez eux, à l’abri des regards. Au Gabon, ce problème reste tabou. C’est un fléau silencieux qui nécessite une réaction des autorités, des professionnels de santé et des travailleurs sociaux. Protéger les droits des personnes âgées constitue un enjeu de santé publique, mais aussi une question de dignité humaine.
Ces actes se déroulent souvent dans l’intimité du foyer, ce qui rend leur détection difficile. La maltraitance peut prendre des formes discrètes telles que la négligence, l’isolement ou encore les pressions psychologiques et financières. Ces comportements laissent peu de traces visibles. Lors de nos entretiens avec des familles et des personnes âgées, nous avons constaté que nombre d’entre elles ne voient pas leurs besoins fondamentaux satisfaits, qu’elles sont victimes de violences ou de détournements de leurs biens par des membres de leur propre famille, souvent à des fins égoïstes. Elles sont fréquemment contraintes au silence par peur de l’abandon ou de représailles. Ces situations constituent ainsi des formes de violences invisibles et silencieuses.
Au cours de nos échanges, la majorité des personnes âgées se montrent silencieuses, s’isolent et se sentent impuissantes. Leur fragilité, notamment au niveau cognitif, les empêche parfois de percevoir la violence dont elles sont victimes, souvent par honte ou crainte de conséquences. La dynamique familiale, souvent basée sur la crainte de perdre l’honneur ou la place au sein du clan, bloque leur parole.
Au Gabon, un déficit en sensibilisation et en professionnels spécialisés dans le domaine du vieillissement aggrave cette situation. Ceux qui prennent en charge les personnes âgées manquent souvent de formation adaptée. Il est primordial que les structures de prise en charge ne se contentent pas de copier les modèles occidentaux, mais qu’elles s’adaptent aux spécificités culturelles gabonaises, afin que les personnes âgées s’y sentent accueillies, respectées et non perdues.
Une étude de cas illustre cette réalité : pour des raisons de confidentialité, nous avons anonymisé l’exemple suivant.
« Vieillir sans voix, la souffrance invisible d’une mère âgée »
Madame G., âgée de 70 ans, ancienne sage-femme, vit chez sa fille unique dans un quartier de banlieue de Libreville. Malgré ses besoins croissants en accompagnement, elle se retrouve régulièrement isolée, enchaînée dans une chambre. Selon nos informations, sa fille utilise une partie importante de ses ressources financières pour subvenir aux besoins de ses propres enfants, notamment pour leur scolarité. Madame G. dispose de peu de moyens pour satisfaire ses besoins essentiels. Sa fille refuse de faire appel à des professionnels pour l’accompagner quotidiennement. Elle limite aussi ses contacts avec ses proches, l’empêchant de voir sa famille ou d’assister à des activités religieuses, renforçant ainsi son sentiment d’abandon et de solitude. Vivant dans la précarité, Madame G. a du mal à parler de cette situation par honte et par peur de représailles.
Par ailleurs, beaucoup d’aînés ignorent leurs droits et ne savent pas comment se protéger ou à qui s’adresser. Cette méconnaissance maintient le problème dans l’ombre. Selon le ministère de la Santé (2022), moins de 30 % des personnes âgées connaissent les aides qui leur sont accessibles. La crainte d’être marginalisées ou rejetées renforce leur silence.
Du point de vue psychologique, ces violences invisibles ont des effets dévastateurs sur la santé mentale des personnes âgées. L’isolement social, la perte de confiance en soi, la honte et la peur peuvent conduire à la dépression, à l’anxiété, voire à des troubles du comportement ou à la démence. La stigmatisation et le silence renforcent leur sentiment d’abandon et d’impuissance. Il est important d’établir un espace de parole sécurisé où les aînés peuvent exprimer leurs souffrances. Pour cela, une approche psychologique adaptée est indispensable. La sensibilisation des familles et la formation des professionnels doivent intégrer une dimension psychologique pour mieux comprendre et prendre en charge ces victimes.
Les violences invisibles envers les personnes âgées au Gabon constituent une problématique complexe, mêlant facteurs culturels, sociaux et psychologiques. La sensibilisation, la formation des intervenants et la mise en place de structures adaptées sont indispensables pour briser le silence et protéger nos aînés. Il est important que la société, à travers ses institutions et ses citoyens, reconnaisse la dignité des personnes âgées et leur droit à une fin de vie sereine, respectée et sans violence. La lutte contre ces violences invisibles doit devenir une priorité nationale, afin que plus aucune personne âgée ne subisse en silence ce qu’elle ne peut plus exprimer.
Sources
- Organisation Mondiale de la Santé (2020). La violence envers les personnes âgées.
- Ministère gabonais du Travail, de la Prévoyance Sociale et de la Santé (2022). Rapport sur la protection des personnes âgées.
- Étude de cas illustrée par une intervention en milieu rural gabonais.
Paulette Marcelle Mouvangui
Psychologue du développement et du handicap
Spécialisée dans l’accompagnement psychologique et psychosocial des personnes âgées
