Vous vous intéressez aux savoirs et savoir-faire ancestraux africains, en particulier le Masque. Dites-nous tout.
Mon travail est nourri par une volonté profonde de valoriser nos savoirs endogènes, de les sortir de l'ombre pour les mettre en lumière. Le masque, pour moi, est bien plus qu'un objet ; c'est l'incarnation du sacré, d'une communauté, d'une mémoire vivante. D'aussi loin que je me souvienne, les cérémonies de masques étaient le cœur battant de notre cohésion sociale. C'est tout naturellement que j'ai consacré à ce sujet mon mémoire de fin d'études aux Arts Décoratifs de Paris, intitulé Au-delà du Masque : en quête de l’Okukwè. Ce travail, désormais intégré aux collections de la médiathèque de l'Institut Français du Gabon, est le fondement théorique de ma démarche artistique : comprendre pour mieux retranscrire, honorer pour mieux transmettre.
Comment alliez-vous tradition et modernité dans votre travail ?
Je ne les oppose pas, je les fais dialoguer. Je suis l’artiste qui tisse un lien entre les ancêtres et le contemporain. La tradition est ma source, mon inspiration première. Je puise dans l'imaginaire riche et mystérieux de nos forêts denses, dans la sagesse des gestes ancestraux. La modernité est le langage que j'utilise pour raconter ces histoires aujourd'hui. C'est une alchimie subtile : utiliser des matériaux contemporains pour évoquer un symbole ancien, ou concevoir une installation numérique qui parle de spiritualité traditionnelle, à l’instar de Ngoundou wè Yetchi : La Force de l’arbre. Mon objectif est de montrer que notre héritage n'est pas figé dans le passé ; il est vivant, pertinent et profondément contemporain.
Vous vivez entre le Gabon, le Congo et la France. Quelle est l’influence de ces pays sur votre travail ?
Ajoutez votre titre iciCes trois territoires sont les piliers de mon identité et donc de ma création. Le Gabon et le Congo sont ma source, mon ancrage, le lieu où je puise mes racines, mes motifs, mes narratives. La France est mon atelier de formation et un espace de dialogue avec la scène artistique internationale. Cette navigation constante entre ces univers affine ma perception, enrichit mon inspiration et me permet de porter un regard à la fois intime et universel sur mon travail.
Combien d’œuvres d’art comptez-vous à ce jour, et quel message véhiculez-vous à travers votre travail ?
La nature souvent éphémère et scénographique de mes installations – pensées pour des lieux de travail ou des événements – les rend difficilement quantifiables. Je me dirige aujourd'hui vers plus d'œuvres destinées à l'exposition, à la collection. Le message que je porte est intrinsèquement lié à ma pratique. À travers le choix de matériaux souvent naturels, locaux ou recyclés, je milite pour une création responsable qui s’inscrit dans l’éco-conception. Je veux véhiculer une poétique de la sobriété et du sens, où la beauté naît du respect de la nature et de l'héritage culturel.
Parlez-nous de votre autre passion : la décoration et l’aménagement d’espaces.
Ce qui a commencé comme une nécessité – diversifier mon activité pour explorer toute la chaîne d'expertise de la scénographie – s'est très vite transformé en une passion profonde pour la décoration et l'aménagement. La scénographie, c'est l'art de transformer un espace pour y raconter une histoire. Cette passion a naturellement débordé du cadre de la création de décors, de costumes et d'accessoires pour le spectacle vivant (théâtre, danse) et l'audiovisuel, comme j'ai pu le faire en tant que cheffe décoratrice sur la série Mami Wata : le mystère d’Iveza. J'ai ainsi étendu ma pratique au design d'espaces et à l'événementiel, en investissant notamment l'espace urbain lors de la première édition du Festival Rue Dance Gabon et de la Foire du Livre de Libreville. J'ai eu le privilège de créer des univers visuels sur-mesure pour des espaces recevant du public (ERP), que ce soit pour des séminaires de team building ou pour des lieux d'innovation comme l'Entreprenarium. Chaque projet est une nouvelle aventure qui me permet d'insuffler de l'émotion et du récit dans le quotidien.
Quel regard portez-vous sur le marché de l’art gabonais et les conditions de travail des artistes nationaux ?
Le marché de l'art gabonais est jeune, dynamique et immensément prometteur. On sent une effervescence, une soif de création. Le défi principal réside dans la structuration : il est crucial de promouvoir le statut d’artiste pour le protéger et le professionnaliser, ainsi que de multiplier les lieux d'expression et d'exposition pérennes, afin d’apporter une complémentarité avec les événements ponctuels. Le potentiel est là, il demande à être consolidé.
Comment entrevoyez-vous l’avenir de l’art gabonais ?
Je le vois avec un immense optimisme. L'avenir est aux échanges et à la professionnalisation. L’impact auprès des acteurs culturels gabonais, des résidences artistiques, tant locales qu'internationales, et le foisonnement d'événements culturels de qualité sont les signes d'un écosystème en pleine santé. La prochaine étape est de créer des ponts solides entre cette créativité et les marchés internationaux, tout en continuant à éduquer et à sensibiliser le public local.
Que réservez-vous au public dans les prochains mois ? Une exposition de vos œuvres ?
Je suis actuellement dans une phase intense de recherche et de création, nourrie par mes projets récents comme l'exposition Invitation au Voyage Ephémère qui s’est déroulée à La Rochelle. Je prépare de nouvelles œuvres qui approfondissent mon exploration des dialogues entre le traditionnel et le contemporain. Le public pourra les découvrir dans le cadre d'expositions à venir, sur lesquelles j'ai hâte de pouvoir communiquer très prochainement.
Êtes-vous une artiste comblée ? Vivez vous de votre art ou non ?
Je suis une artiste comblée de rencontres enrichissantes, constructives et qui ne cessent de m’apporter des opportunités diverses. Je vis davantage de mon expertise. Vivre de mon art serait un abus de langage mais l’art y contribue. Pour ainsi dire, je vis l’Art.
