Selon la Banque mondiale, le Gabon se distingue comme le pays le plus connecté d’Afrique subsaharienne avec un taux de pénétration internet dépassant 70% et des investissements massifs dans la fibre optique qui ont fait baisser les coûts de connexion. Ce Top 10 africain des technologies de l’information et de la communication (TIC) reflète un développement avancé, particulièrement à Libreville et Port-Gentil où la bande passante est fluide et abordable. Mais, ce leadership masque une fracture numérique criante.
L’accès à internet, aisé en ville, limité ou inexistant à l’intérieur, se mue en handicap majeur. Entre éducation en ligne inaccessible, télémédecine compromise et opportunités économiques hors d’atteinte, les disparités sociales et territoriales qui gangrènent la société gabonaise s’accentuent, creusant davantage l’écart entre les villes, où les enfants peuvent accéder aux métiers du futur, et les villages, où les enfants décrochent, non par manque de capacité, mais par manque d’infrastructures et d’accès.
Couplé à l’éducation et à la formation professionnelle, le numérique pourrait devenir un catalyseur de développement et d’équité territoriale, et un outil de justice sociale permettant aux habitants des provinces de participer pleinement au développement national à travers la vente de leurs produits agricoles et artisanaux en ligne, l’accès à des micro‑crédits et à des formations professionnelles à distance.
À terme, l’information et les marchés numériques permettront aux petites entreprises locales de se développer, de créer des emplois et de réduire l’exode rural. Il y a donc urgence d’étendre durablement la couverture numérique dans tous les villages et de garantir une connexion stable, afin que chaque jeune ait accès au savoir et aux opportunités numériques. D’autres priorités incluent :
- La formation des enseignants et des jeunes à la maîtrise des outils numériques pour que la technologie devienne un véritable levier d’éducation et d’emploi.
- La facilitation de l’accès aux services financiers et aux plateformes numériques aux fins de soutenir le commerce local et le développement des petites entreprises.
- L’encadrement de manière transparente des restrictions réglementaires, l’objectif étant de ne pas pénaliser les personnes qui disposent déjà d’un accès à Internet.
Le numérique n’est plus un simple outil de divertissement ou d’échanges entre proches et avec le monde. Aujourd’hui, cet espace est devenu un outil de travail indispensable. Derrière chaque compte se cachent un entrepreneur, un vendeur, un créateur, une mère ou un père nourrissant sa famille au jour le jour, des apprenants qui suivent des cours en ligne, un journaliste qui fait de la recherche et informe le public.
Suspendre, même temporairement, les réseaux sociaux, paralyse l’économie numérique. Moteur de croissance essentiel, ce domaine représente « l’ensemble des activités économiques, de production et de services s’appuyant sur les TIC et Internet. Priver le public, les élèves et les enseignants des réseaux sociaux revient donc à débrancher le moteur en plein vol ; à limiter l’accès aux outils pédagogiques, à l’information et la communication ; et à s’isoler du monde.
Des revenus sont anéantis, en particulier ceux pour qui le numérique est un outil de survie vitale et une partie intégrante de la vie au quotidien. La restriction d’accès ne reste jamais abstraite. Elle se ressent immédiatement chez la petite vendeuse qui prend ses commandes sur WhatsApp ou dans la presse en ligne où la rapidité de la circulation des informations et l’accès du public à ses contenus sont extrêmement réduits.
Entre sécurité publique et droit d’accès aux réseaux sociaux
Jusqu’où l’État peut-il aller sans toucher aux droits des citoyens et comment peut-il protéger la société sans fragiliser ceux qui en dépendent pour vivre ? Si l’État a le devoir de protéger la population, il se doit également d’éviter que les mesures de protection ne créent d’autres formes d’exclusion, un équilibre mal géré pouvant rapidement se transformer en fracture sociale.
Toute décision concernant les réseaux sociaux a un impact direct sur la vie réelle. La vraie question n’est peut-être pas de savoir s’il faut réguler ou non, mais comment réguler sans couper les gens de leurs moyens de vivre, d’apprendre et de communiquer. À l’instar de ce qui se fait dans tous les pays, l’État peut encadrer les communications numériques pour protéger la sécurité publique, mais ce pouvoir n’est pas sans limites.
Les textes internationaux comme la Déclaration universelle des droits de l’Homme rappellent que toute restriction doit être justifiée, nécessaire et proportionnée. En d’autres termes, on ne peut pas limiter un droit sans raison forte et sans mesurer l’impact réel sur la population. Mais, sur le terrain, la règle juridique et la réalité vécue ne se rencontrent pas toujours facilement.
Analyse juridique de la suspension des réseaux sociaux
Selon le juge Okili, qui a bien voulu répondre aux questions du magazine « Vivre », cette mesure s’inscrit dans le cadre légal de protection de l’ordre public, mais elle doit respecter les principes de légalité, de nécessité et de proportionnalité.Le juge cite, entre autres, la restriction de la liberté d’expression et du droit à l’information qui limite la circulation des messages et des contenus.
Et Me. Okili d’ajouter : « Le droit à l’éducation est indirectement impacté, car de nombreux étudiants utilisent les réseaux sociaux comme support pédagogique. De même, la liberté économique et le droit au travail sont touchés, particulièrement pour les jeunes micro-entrepreneurs et les professionnels du numérique, qui voient leurs activités paralysées. Du point de vue juridique, toute mesure de suspension doit être proportionnée et limitée dans le temps et l’étendue. Les autorités doivent démontrer qu’aucune alternative moins intrusive n’était possible. »
De la légalité de l’action
D’après le juge, la légalité de l’action peut être contestée devant la HAC ou la Cour constitutionnelle. Des recours internationaux restent envisageables, notamment devant la Cour africaine des droits de l’Homme et des Peuples. En outre, dit-il, « La suspension des réseaux sociaux au Gabon peut se justifier légalement par la protection de l’ordre public, mais ses effets sur les droits fondamentaux nécessitent une évaluation stricte. Une suspension prolongée et générale pourrait être considérée comme disproportionnée, affectant la liberté
