On ne repère pas une urgence seulement au bruit qu’elle fait. Il existe des urgences muettes, qui avancent sans sirène, sans communiqué officiel, sans statistiques mises en vitrine. La santé mentale au Gabon appartient à cette catégorie : elle se voit dans la rue, dans le regard de celles et ceux qui errent, dans les familles qui taisent, dans les couloirs hospitaliers où l’on renonce faute de moyens. Elle se voit surtout dans un paradoxe : le droit existe dans les textes, mais il peine à s’inscrire dans les faits. La santé mentale reste reléguée au second plan. Pourtant, le droit y afférent est un droit humain fondamental, porté par des engagements internationaux et la loi nationale. Mais entre la proclamation et l’accès réel aux soins, l’écart est devenu une forme d’injustice silencieuse. Dans les familles, la maladie psychique est encore trop souvent interprétée comme une honte, une faute, une menace pour la réputation. On cache “par pudeur”, on retient “pour éviter le qu’en-dira-t- on”, on enferme parfois “pour protéger”. Résultat : la souffrance devient clandestine, et ce qui est clandestin s’aggrave. Dans les écoles, dans les prisons, sur les lieux de travail, les troubles restent mal compris, peu diagnostiqués, rarement pris en charge avec dignité. La rue, elle, ne cache rien. À Libreville comme dans certaines villes de l’intérieur, des personnes en détresse psychique dorment dehors, exposées à la faim, aux violences, aux intempéries, aux abus. Et cette scène répétée finit par produire un poison social : l’habituation. On finit par ne plus voir, ne plus entendre, ne plus sentir au risque de renoncer à agir et faire valoir le droit. Pour ne citer que l’article 25 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, « Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être… » Mais au-delà de ce texte, le défi est d’appliquer de manière effective et concrète le droit. Melen : Un test pour l’État de droit Symbole le plus criant de l’abandon des personnes souffrant de troubles mentaux, le centre psychiatrique de Melen. Créé en 1982, cette structure fait face à des défis majeurs (vétusté des infrastructures, manque d’équipements et de personnels, abandon des malades par les familles). Melen est un révélateur des conditions de traitement de ceux et celles dont la fragilité et la vulnérabilité bousculent l’ordre social. L’état des lieux du Centre de Melen appelle à : la réhabilitation du centre basée sur l’allocation d’un budget substantiel, la formation de personnels, l’intégration de la santé mentale aux soins de base, notamment en zone rurale, l’organisation de campagnes de sensibilisation. A l’échelle nationale, le Gabon gagnerait à se doter de centres dans chaque province. La santé mentale est un test pour l’Etat de droit. Non un test moral, mais un test institutionnel. L’État se reconnaitra à sa capacité à : protéger les personnes exposées aux troubles psychiques ; à rendre compte de ce qui est fait, de ce qui n’est pas fait, des moyens mobilisés et mis en en œuvre, et des résultats des actions menées.